Kiosque: Les coulisses du limogeage de Justin Morel Junior

Le 18 Décembre 2007, le Hafia football club souffle les 30 bougies de son triplé. Quelques éléments du célèbre club, désormais sans moyens, veulent faire un geste qui rappelle la grande victoire de 1977. Ils se rassemblent devant le palais du 25 Août et, soutenus par des membres du gouvernement, ils font une petite marche pour rencontrer le chef de l’Etat. En l’absence de Lansana Kouyaté en mission, c’est Ousmane Doré, ministre de l’économie et des finances qui assure l’interim de chef du gouvernement dont les membres participent à cette procession.

Ce que les anciens joueurs du Hafia parmi lesquels Chérif Souleymane, Ibrahima Sory Kéita dit Petit Sory, Ousmane Bangoura ‘’Garincha’’ prennent avec beaucoup de fierté. Le cortège s’ébranle et se termine dans la cour du Palais des nations, où les attend le chef de l’Etat, sous le flamboyant. Après le discours traditionnel le remerciant et le glorifiant prononcé par Ousmane Doré, les membres du gouvernement et les anciens champions de la coupe d’Afrique des clubs champions prennent place. Le président lève la tête, il semble chercher une présence. « Ou est Morel ? » demande t-il en tirant une bouffée de sa cigarette. Le ministre Justin Morel Junior qui s’était quelque peu mis à l’écart, se lève et fait le geste de s’approcher. Le président l’en dissuade en lui disant sans le regarder qu’il voulait simplement savoir. Quelques temps après, le président lance à brule-pourpoint, en soso : « Votre gouvernement là est fade, il va falloir que j’y mette un peu de sel ». Il semble s’amuser, tout le monde rigole. La suite des événements montrera que le chef de l’Etat révélait un pan important d’une stratégie que son clan mijotait.



Le 31 décembre 2007, le Président de la République reçoit l’équipe gouvernementale au palais Sékhoutouréya. Devant les caméras de la RTG, il exprime sa satisfaction pour les actes posés depuis la formation du gouvernement. Il félicite le gouvernement et le rassure de son soutien. Ce compliment fait spontanément par le général Conté sème l’émoi dans le clan de la présidence dont les membres se retrouvent quelques heures après pour préparer « la réplique ». Ils adoptent un stratagème qui prend la forme d’un message à la nation qu’ils tenteront de faire lire au président le soir lors d’une réception dans les jardins des cases de Belle-vue.



Dans ce message dont le chef de l’Etat ignore le contenu et que, fatigué, il refusera de lire, il est écrit toute la déception de celui-ci vis-à-vis du gouvernement. Le Président y menace de renvoyer Kouyaté et son équipe. Malgré le refus du Président de lire un quelconque message devant la caméra, et son agacement face à l’entêtement de Idrissa Thiam, Sam Soumah et les autres, ces derniers ne s’avouent pas vaincus. Ils se résolvent à publier le message sur le site de l’AGP, l’agence guinéenne de presse dans la nuit du 31Décembre au1erJanvier 2008. Le Directeur Général de l’AGP, Issa Condé est très présent dans les couloirs de la Présidence depuis des mois pour obtenir le poste de Directeur Général de la Radiodiffusion télévision guinéenne. Ce que lui refuse la ministre de l’information Aïssatou Bella Diallo. Celle-ci avait très tôt compris que Issa Condé est un homme de gens qui cherchent à l’évincer. Elle préférera le mettre au ‘’ placard’’ en le nommant Directeur Général de l’Agence guinéenne de presse. C’est donc tout naturellement que le chef du protocole d’Etat et le Ministre secrétaire général de la présidence de la République se tournent vers Issa Condé pour faire diffuser « la volonté » du chef de l’Etat.



L’AGP en fera un article sur son site et de bouche à oreille, la nouvelle fait le tour de Conakry que le Président méjuge le gouvernement et qu’il annonce un départ imminent du gouvernement Kouyaté. Le sujet sera au centre de toutes les spéculations. Cette nuit, le Premier Ministre Lansana Kouyaté organise la fête de fin d’année dans son village maternel à Koba Bassèngué, avec tous les membres du gouvernement. Seuls Justin Morel Junior et Baidi Aribot, respectivement ministre de la communication et des nouvelles technologies de l’information et ministre de la jeunesse et des sports resteront à Conakry pour lancer les cérémonies de réjouissance au palais du peuple. C’est après minuit que le Premier Ministre est informé de la publication du ‘’message’’ du Président sur le site de l’AGP.





Sur-le-champ, il appelle son ministre de la communication et des nouvelles technologies de l’information et l’instruit de répliquer illico à cette « attaque » des adversaires du gouvernement. Justin Morel Junior réussi à le calmer et à le persuader de l’intérêt de patienter pour réunir toutes les informations. Le lendemain, Lansana Kouyaté est à Conakry et convoque une réunion extraordinaire du gouvernement pour réagir au « faux message » du chef de l’Etat. Avec la participation de tous les membres du gouvernement, un projet de texte est adopté. Il est décidé que le ministre de la communication et des nouvelles technologies de l’information, porte-parole du gouvernement doit introduire le premier ministre qui doit présenter la position du gouvernement. Déjà, dans la salle, des ministres doutent que le message sur le site de l’AGP soit du Général Conté. Ils avancent comme argument que celui-ci a les nouvelles technologies en horreur et se demandent pourquoi le président se priverait d’utiliser comme à son habitude la radio ou la télévision pour s’exprimer. Le premier ministre interpelle alors le ministre secrétaire général de la présidence pour savoir si le président est bien l’auteur de ce message. Mamadi Sam Soumah répond qu’il émane bien du Président. Lansana Kouyaté entre dans une colère noire et invective le ministre secrétaire général: « Arrêtez ça ! Arrêtez ça ! Devant les caméras de la télévision, le président se réjouit du travail du gouvernement et deux jours après vous voulez qu’il dise autre chose ! Vous voulez le faire passer pour celui qui ne sait pas ce qu’il dit ni ce qu’il fait ? Arrêtez ça ! De ce pas, je vais le voir pour comprendre ce qui se manigance. »



Effectivement, le premier ministre se fait recevoir par le Général Conté. Devant le Président, c’est la surprise. Ce dernier ne semble pas se souvenir de ce message à la nation. Il rassure Lansana Kouyaté qu’il n’en est pas l’auteur. Le premier ministre informe les membres du gouvernement de l’exigence de réagir. Le texte concocté au conseil des ministres est adopté par tous pour contre-attaquer. Le conseil des ministres donne le feu vert à Justin Morel Junior et à Lansana Kouyaté pour exprimer la position du gouvernement. Cependant, au lieu de se faire introduire par le ministre de la communication et des nouvelles technologies de l’information, le premier ministre lui demande de lire tout le texte tout seul. Justin Morel Junior est surpris par cette nouvelle démarche, mais ne rechigne pas. Il respecte les nouvelles instructions du chef du gouvernement. Le soir, au journal télévisé, de sa voix de ténor, Justin Morel Junior lit le texte dans lequel il est dit que le Président qui a félicité le gouvernement le 31 Décembre ne peut être l’auteur du message publié sur le site de l’AGP.



Appelé par un ancien secrétaire général de la présidence pour suivre « les insultes » de Justin Morel Junior à l’encontre du président, Idrissa Thiam informe le Président Conté de la « témérité » du ministre de Kouyaté. Celui-ci aurait proféré des menaces contre le chef de l’Etat. L’entourage du président qui s’est vite retrouvé ajoutera que Justin Morel Junior a poussé l’outrecuidance jusqu’a suspendre injustement Issa Condé, le Directeur Général de l’AGP, « qui n’a fait que servir le Président. » En réalité, Issa Condé n’a jamais été suspendu par le ministre Justin Morel Junior. Le Président n’a pas suivi l’intervention du ministre de la communication à la télévision. Naturellement les explications de ses proches collaborateurs le mettent dans tous ses états. Sans chercher à comprendre outre mesure, le président, piqué à vif, limoge Justin Morel Junior le jeudi 3 Janvier 2008. Issa Condé, « victime » de Morel, le remplace. Justin Morel Junior qui, plus que les autres ministres, réalisait depuis le départ, l’inanité de composer avec le Président Conté, partira avec beaucoup de dignité. Il ne se présentera pas à la cérémonie de passation de service.



Beaucoup d’observateurs s’attendront à une démission en bloc du gouvernement. Effectivement au cours du conseil des ministres qui a suivi ce limogeage, un groupe de ministres exprime l’intention de démissionner. Parmi ces ministres déterminés à rendre le tablier, Madame Paulette Kourouma, ministre de la justice et Boubacar Sow, ministre des transports. Lansana Kouyaté émoussera cet élan et rassurera les uns et les autres en annonçant qu’il ne siégera jamais dans un conseil de ministres auquel prendra part Issa Condé. Il ne respectera pas cet engagement.



En réalité, le clan de la Présidence n’attendait et ne souhaitait que la démission en bloc du gouvernement. Ragaillardis par cette première victoire, le clan de la présidence ne reculera plus. Selon un membre de ce gouvernement qui sera reconduit dans l’équipe Souaré, c’est à ce moment que Sam Mamadi Soumah, Idrissa Thiam et d’anciens ministres encore proches du président, rédigent le décret de limogeage de Lansana Kouyaté. Ils guetteront longtemps les moments comateux du Général Conté pour lui faire signer le document. En vain. En désespoir de cause, selon ce membre du gouvernement, ils en font quatre copies qu’ils distribuent entre les épouses du Président avec la consigne à chacune à l’insu de l’autre, de mettre à profit les moments de faiblesse du président pour le lui faire signer. Aucune d’elle ne réussira.



Le départ du Ministre de la communication et des NTI sonne comme un rappel à l’ordre pour les autres membres du gouvernement. Personne ne se targue plus d’être l’homme de Kouyaté. Plusieurs d’entre eux frappent à la porte de Sam Mamadi Soumah et s’installent comme un partisan de Conté. Esseulé, Lansana Kouyaté tourne en rond comme une proie facile d’autant plus que la société civile et les centrales syndicales ont désormais des vues divergentes sur sa présence à la primature. On refuse désormais de voir en Lansana Kouyaté, la garantie d’une nouvelle gestion de l’Etat. Entre temps en effet, de nouveaux intérêts surgissent. Politiques, cette fois. Lansana Kouyaté semble être un frein à ces nouveaux intérêts. Seul Ibrahima Fofana, le secrétaire général de l’USTG, se démènera tant qu’il le pourra à défendre l’exigence de conserver Lansana Kouyaté à ce poste.



Selon ce membre du gouvernement qui a accepté de nous parler, ministre du gouvernement de 2007 à l’avènement des militaires en Décembre 2008, c’est alors qu’il devait se rendre à Malabo, pour solliciter le soutien du président équato-guinéen à l’organisation du cinquantenaire que Idrissa Thiam réussit à faire signer le décret de limogeage de Lansana Kouyaté par le chef de l’Etat. Lansana Kouyaté est ainsi écarté et avec lui s’écroulent tous les acquis du mouvement de janvier et Février 2007. Le Premier Ministre Lansana Kouyaté est remercié. Frustrés et déçus, les guinéens ruminent en silence leurs rancœurs. Les jeunes gens tombés en Janvier et Février 2007 sous les balles de l’armée et de la police, l’ont été pour rien. Les guinéens assistent impuissants, à l’affaissement de l’Etat, au chaos qui guette le pays.

In ‘’Les couloirs du pouvoir’’ (à paraître)

source: www.galanyi.com

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