TEXTE CHOISI : Dans la cellule obscure, le prisonnier était seul...

La porte métallique s’était refermée sur lui. Il n’avait pourtant rien fait. Auparavant, c’était un ministre important du gouvernement. Quand on le rencontrait, on se pliait en deux pour lui dire bonjour, le tout accompagné d’un mot obséquieux « excellence ». Dans l’espace étroit, le sol était nu et humide. Les urines et les matières fécales s’étaient échappées des pots fissurés, usés par le temps et la rouille. Le détenu devait se coucher à même le sol. Il n’avait pas le choix. Il resta un moment assis sur son séant. Il leva la tête et dit d’un ton désespéré : « Seigneur miséricordieux ! Quelle faute ai-je commise pour mériter un tel sort ? Pourquoi devrai-je subir une telle injustice ? »

Le pire l’attendait, il était loin de s’en douter.

 

La diète de six jours était de rigueur pour chaque nouveau prisonnier.

 

C’était de cette façon qu’on conditionnait le détenu. Affaibli, désemparé,

 

ne sachant plus à quel saint se vouer, il avouera facilement des fautes

 

dont il est loin d’être à l’origine, ni de près ni de loin.

 

La cabine technique, au Camp Boiro, était destinée à cela. Elle trônait à proximité d’une salle anonyme, non loin du lieu célèbre qu’on appelait

 

« tête de mort Â» à l’entrée du camp. Tous ces endroits de perdition sont aujourd’hui démolis par l’entreprise Guico-pres. Plus aucun vestige ne

 

subsiste, plus aucune trace de ce terrible endroit.

 

Le prisonnier s’allongea sur le sol humide et repoussant. Il retint son

 

dégoût, un frisson de répulsion parcourut tout son corps. Il fallait bien

 

qu’il dormit un peu. La faim et la fatigue vinrent à bout de sa résistance.

 

Le lendemain serait le dernier jour de sa diète.

 

Quel autre outrage subira-t-il alors ?

 

On vint le chercher tard la nuit. La commission avait besoin de lui.

 

Oularé et Fadama Condé étaient les maitres des lieux. On conduisit le prisonnier à l’endroit où se tenait la commission composée d’Ismaël Touré

 

de Siaka Touré de Keira Karim, de Keita Mamady, Keita Seydou, le

 

commissaire Guichard et beaucoup d’autres encore, très connus en Guinée.

 

L’ex ministre, dans sa tenue bleue de prisonnier entra dans la salle.

 

On le força à s’asseoir sur une chaise branlante. Un projecteur braqué sur

 

lui l’éblouit. Il ne distinguait pas les personnes dont les voix fusaient de l’obscurité. Mais, il reconnaissait chacune d’elle pour avoir côtoyé leurs propriétaires depuis tant d’années.

 

"Alors ! Monsieur le ministre, ça va ?"

 

La voix métallique d’Ismaël Touré troublait le silence.

 

"Ça va" , répondit le prisonnier d’une voix faible.

 

"Amenez-lui du café et à manger ", poursuivit Ismaël Touré.

 

"Vous avez faim, monsieur le ministre ?"

 


Le prisonnier ne répondit pas. Il avait décidé de ne plus répondre d’ailleurs.

 

Il avait subi suffisamment d’humiliation pour accepter davantage d’autres vexations gratuites. Il ne dira plus rien, c’est la seule arme qui lui restait.

 

Il leva les yeux qui reflétaient déjà les stigmates de la malnutrition,

 

mais d’un air résolu, il toisa de façon méprisante ses bourreaux qui

 

savaient pertinemment qu’il était innocent de ce dont on l’accusait.

 

"Vous avez intérêt à parler, monsieur le ministre" , dit un autre.

 

"Sinon, de toute façon nous avons extirpé la vérité".

 

Le prisonnier reconnut la voix, c’était celle de Seydou Keita. Que faisait

 

t-il là, alors qu’il était ambassadeur à Rome. Le vice de la cruauté à n’en

 

pas douter. Il aimait venir en Guinée de façon régulière, assister aux interrogatoires. Le prisonnier se tut, se cantonnant dans  son mutisme.

 

Ismaël Touré appela Oularé qui se tenait derrière la porte. « Prêt pour la révolution ! Â» répondit ce dernier.

 

Il bondit dans la salle, arracha le prisonnier de son siège. Le traina dehors

 

sans égards. Il se dirigea vers la cabine technique où on entendait déjà des hurlements de douleur.

 

Le prisonnier avait pris sa résolution, il n’en dérogera pas. Profitant d’un moment d’inattention de Oularé, il libéra son bras et avant que ce dernier

 

n’eut le temps de réagir, il se fracassa le crâne contre le mur qui jouxtait la cabine technique. Son calvaire était terminé.

 

Un témoin de geôles in Le Défi plus N°007 du 1 er août 2011

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